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LUCIE, 17 ANS, COLETTE, 92 ANS : UNE HISTOIRE DE TRANSMISSION AUTOUR DU DOCUMENTAIRE OSCARISÉ “COLETTE“

20/5/2021
Alexandre Gilbert
HISTOIRE

Lucie Fouble, 17 ans, crève l'écran dans Colette, Oscar 2021 du meilleur court métrage documentaire. Colette Marin-Catherine, 92 ans, y confronte son passé en se rendant au camp de concentration et d'extermination par le travail de Mittelbau-Dora, en Allemagne, où son frère Jean-Pierre fut assassiné en 1945. Une histoire de transmission bouleversante.

Jeune fille, Colette combattait les nazis aux côtés de la Résistance française. Cela faisait 74 ans qu’elle refusait de mettre les pieds en Allemagne. Mais cette revendication sera bouleversée lorsque Lucie, une jeune étudiante en histoire, entre dans sa vie. 

Lucie Fouble (photo extraite du documentaire “Colette“, copyright Time Travel Unlimited)

Alexandre Gilbert : Pourrais-tu nous parler de ton travail autour de la publication du Dictionnaire Dora avec Laurent Thiery?

Lucie Fouble: Je suis bénévole à La Coupole (NDLR : La Coupole, centre d'histoire et des fusées, à Helfaut-Wizernes, près de Saint-Omer dans le Pas-de-Calais, est un énorme bunker non terminé, construit par les Allemands en octobre 1943. Il devait servir de base de lancement aux V2 mais n'a jamais été utilisé. L'endroit, très impressionnant avec ses galeries souterraines, a été transformé en musée en mai 1997.) depuis quatre ans et j'ai découvert le projet du Livre des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora dirigé par Laurent Thiery, historien à La Coupole, et qui a été publié en septembre 2020 aux éditions du Cherche-Midi. Pour ce Livre des 9000, j'ai notamment rédigé la notice de Jean-Pierre Catherine, déporté à Dora. En 2019, Laurent Thiery a été contacté par Alice Doyard, la productrice du documentaire Colette, qui lui a demandé, après avoir vu que La Coupole travaillait sur Dora, s'il y avait un(e) bénévole qui pourrait accompagner en Allemagne Colette Marin-Catherine, la soeur de Jean-Pierre, pour retracer le parcours de ce dernier, 75 ans après. Il faut savoir que Colette ne voulait pas aller en Allemagne dans le cadre de ce qu'elle appelle le "tourisme morbide", elle voulait transmettre, et mon travail à La Coupole sur son frère correspondait parfaitement à sa volonté. C'est de cette façon que j'ai travaillé sur le parcours de Jean-Pierre de deux manières.

Alexandre Gilbert : Comment as-tu été sélectionnée pour participer à ce film et comment s'est déroulée ta première rencontre avec Colette?

Lucie Fouble : Je ne sais pas s'il y a eu une véritable sélection, il faudrait demander à Alice Doyard, mais ce que je peux dire c'est que Laurent Thiery m'a mis en contact avec elle. Nous avons échangé par téléphone. Elle m'a posée des questions sur Jean-Pierre, ce qui me touchait, mon travail à La Coupole... J'ai ensuite rencontré Anthony Giacchino, le directeur, et Annie Small en visio, si mes souvenirs sont bons.

Colette, je l'ai rencontrée une semaine avant de partir en Allemagne, pendant une matinée à Caen. J'étais impressionnée, c'était la première fois que je rencontrais une ancienne résistante de façon aussi intime et privilégiée. Intimidée aussi, car Colette est quelqu'un qui a un fort caractère et j'étais un peu timide à l'époque. Mais ma première rencontre avec Colette s'est bien passée. Et même si je ne l'avais vue qu'une matinée, quand on est allée en Allemagne, il y a une sorte de lien qui s'est créé et qui aujourd'hui fait d'elle une grand-mère adoptive pour moi !

Alexandre Gilbert : Savais-tu que ce documentaire devait être dans les bonus du jeu Medal of Honor, ce qui fait d'Electronic Arts le premier producteur de jeu vidéo et de Facebook, le premier réseau social, oscarisés ?

Lucie Fouble: Je savais qu'il y avait un lien avec un jeu vidéo mais sincèrement, je n'en sais pas plus. J'ai vu effectivement sur les réseaux sociaux que c'était le premier producteur de jeu vidéo oscarisé.

Alexandre Gilbert : Le réalisateur Anthony Giacchino est le frère du compositeur des bandes originales Ratatouille, Là-Haut, Les indestructibles, Coco et Jojo Rabbit. Comment s'est passée votre rencontre ?

Lucie Fouble: Vous m'apprenez quelque chose, je ne savais pas ! Anthony je l'ai rencontré la première fois en visio et ensuite à Caen, je n'ai pas de souvenirs particuliers de notre rencontre mais à l'époque je ne savais pas qu'il avait déjà fait de grandes choses ! Dès les premiers instants, il a toujours été attentionné avec moi et je sais qu'il faisait l'effort de parler un peu moins vite en anglais pour faciliter ma compréhension !

Alexandre Gilbert : Qu'as-tu pensé des très belles réactions de Michael Moore et d'Emma Thompson?

Lucie Fouble: Je dirai que c'est incroyable et impressionnant que de si grandes personnalités s'intéressent au documentaire Colette !

Alexandre Gilbert : Ce film a été l'occasion de reparler de l'opération Paperclip et du cas de Wernher von Braun, le “père de la conquête spatiale“. Peux-tu nous en parler ?

Lucie Fouble: Effectivement, l'Oscar est l'occasion de parler de von Braun et du camp de Dora aux Etats-Unis, ce qui représente un véritable pied-de-nez de l'Histoire ! À la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors de l'Opération Paperclip, les Américains ont pour objectif de récupérer les scientifiques nazis pour leur compte. Von Braun, pour répondre à ses désirs de gloire et ses ambitions scientifiques, avait accepté de rentrer dans la SS et était donc gradé. Cependant, les Américains l'ont récupéré dans le cadre de la Guerre Froide avec l'URSS pour la conquête spatiale, et ont tout fait pour effacer les traces de son passé nazi et ses responsabilités au camp de Dora. Il n'a jamais été inquiété et n'a jamais été jugé après la guerre. Au contraire, aux Etats-Unis, il a été érigé en héros national. Mais rappelons-le bien, le V2 est l'origine sombre de la conquête spatiale et des premiers pas de l'Homme sur la Lune. Von Braun est le créateur des V2 et de la fusée qui a permis d'aller sur la Lune. Mais c'est aussi lui qui est à l'origine des milliers d'assassinats de déportés du camp de Dora, forcés de participer dans des conditions épouvantables à la fabrication des V2 dans l'usine souterraine de Dora, qui fut l'un des camps de concentration les plus meurtriers de la Seconde guerre mondiale.

Alexandre Gilbert : D'où t'es venue cette passion pour l'histoire de la Seconde Guerre mondiale ? Est-ce que ce sont tes grand-parents qui t'en ont parlé en premier ?

Lucie Fouble: Pour commencer, ce ne sont pas mes grands-parents qui m'ont parlé de cette période, car ils sont nés après la guerre et mes arrières-grands-parents, je ne les ai pas connus. Ce n'est pas pour une raison familiale. Les événements qui se sont passés dans ma famille, pendant la guerre, je les ai découverts bien après. En fait, je me suis passionnée pour cette période dès ma 3ème, quand ma professeure d'histoire a fait le cours sur la Seconde Guerre mondiale.

Alexandre Gilbert : Quels sont tes projets pour la suite ?

Lucie Fouble: J'aimerais faire de la recherche sur la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement sur les politiques répressives nazies dont les déportations.

Voir Colette sur le site du Guardian (durée 25 mn):